Sylvain Dubois – Je tourne en Rond
L'esthétique de la boucle et le vertige de l'envol : autopsie d'un dytique baudelairien.
4 / 5
★★★★☆
Derrière l’apparente circularité de son titre, Je tourne en rond est en réalité une audacieuse dérive vectorielle. Entièrement pensé, joué et réalisé par Sylvain Dubois au sein du 2Nodes Studio, ce projet de quinze titres s'impose comme un traité de phénoménologie folk-ambient. L'œuvre brille par son ontologie profondément organique : un geste DIY magnifié (jusqu’à l’ironie sémantique d’Agnus DIY) où la lutherie intime dialogue avec des espaces cinématographiques abyssaux.
L'album s'articule comme une cartographie des états de l'âme et du territoire. Des morceaux de pure tension cinétique (Resile, Lift) y côtoient des géographies intérieures suspendues, qu'elles soient insulaires (l'hypnotique et boisé Batz bolero), urbaines et mélancoliques (l'admirable instantané temporel de Pontoise 14h30), ou résolument tournées vers le cosmos (la marche cosmique de March to Mars et l’imminence de En approche). La science des textures de Dubois s’appuie sur une alternance de climats : la fragilité acoustique de Mil, les oscillations spectrales de Spectres et Augures, ou le dépouillement résigné de Pas las et Hale. Pour soutenir ces architectures mouvantes, les frappes de Karim Adjali (enregistrées au Chalet Studio par Jérôme Petit) apporte une impulsion tellurique essentielle, ancrant la rythmique de morceaux clés comme l'introspectif Vagalarmes dans une physicalité brute.
Le pivot conceptuel de cette odyssée réside sans conteste dans sa collision littéraire : la mise en musique du double poème de Charles Baudelaire sur Élévation - L'albatros. Ici, Dubois transcrit magistralement le tiraillement baudelairien. La lourdeur du sol — le spleen de l’oiseau exilé — est portée par des motifs rythmiques pesants, tandis que l’envol spirituel vers l'Idéal se matérialise dans des nappes de guitares stratosphériques. Mais le véritable coup de génie réside dans la résolution finale de l'album : Fuite. Ce morceau-fleuve agit comme une catharsis terminale. Tout en progressions savantes et en digressions électriques, ce dénouement s'affranchit de la répétition pour muter en une libération sonore absolue. Magnifié par le minimalisme graphique d’Olivier Maitre qui signe le visuel, Je tourne en rond ne tourne pas à vide : il trace la ligne de fuite définitive des grands disques insoumis.